Opinion – Polémique autour du cosplay de Livanart

Pourquoi Livanart est éliminée de la compétition

Rappel des faits: Livanart est une cosplayeuse française d’un talent certain. Elle avait récemment remporté la coupe de France de cosplay avec son costume de Pyke, personnage issu de League of Legends. Sauf que Livanart est blanche et que Pyke est noir. À défaut de s’être grimée le haut du visage et une partie du corps, elle a enfilé une combinaison qui donne le même effet. Résultat des courses : elle se retrouve éliminée de la coupe d’Europe après que les organisateurs l’ont disqualifiée. Certains parlent aussi d’une concurrente peu scrupuleuse qui aurait cherché à la faire disparaitre de la compétition par tous les moyens, mais cela reste à prouver. L’élimination de Livanart de la coupe d’Europe par les organisateurs était-elle justifiée ? On peut le dire. Blackface ? Plus difficile à prouver mais on ne peut que tendre vers l’affirmative à nouveau. Explications.

Oui il s’agit bien de blackface quoi qu’en disent certains

Elle se plaint sur Instagram en disant que c’est injuste, évidemment. Nombreuses sont les publications à rapporter que son costume lui a coûté 3000 €. Après on peut se demander pourquoi la France n’a pas jugé que son costume constituait une blackface. C’est apparemment, d’après les dires de certains, une question culturelle, puisque le blackface serait apparemment une problématique nord-américaine avant tout. Comme si la France n’avait pas fricoté avec le racisme. Il n’y a pourtant qu’à voir la poudre chocolatée Banania.

Toujours est-il que c’est ce que Livanart a fait, elle a enfilé une combinaison imitant une peau noire pour ressembler à un personnage qui ne partage pas sa couleur de peau. Qu’est-ce qui l’empêchait, au choix, de le faire sans chercher à changer sa couleur de peau ou prendre un autre personnage de LoL ? Ce n’est pas le choix qui manque.

Historique du blackface

Après ce bref rappel des faits, voyons ce qu’est le blackface. On entend toute sorte de choses au sujet de cette pratique, qui reste condamnable quel qu’en soit l’objectif.

Le blackface ou grimage en Noir ou encore maquillage en Noir en français, est apparu, il est vrai, en premier lieu aux États-Unis au XIXè siècle dans des spectacles ou des pièces de théâtre de vaudeville. Son succès est immédiat. On présente les Noirs comme modèle de laideur, de bouffonnerie ou de stupidité. Les gens adorent et en redemandent. À tel point que cette pratique s’exporte dans tout le continent, y compris au Canada et au Québec où ces spectacles sont autant appréciés par les classes populaires que par l’élite. Pour une fois, on a quelque chose qui rassemble les populations francophones et anglophones pourtant historiquement divisée.

Vous trouvez ça marrant ? Moi non plus…

Quoi qu’il en soit, le blackface est marrant pour les populations blanches jusque dans les années 60 et les premières émeutes aux États-Unis avec le soulèvement de ces populations discriminées en raison de la couleur de leur peau. Ces spectacles résolument racistes disparaissent peu à peu mais pas partout.

Prenons l’exemple de la France. Car si sur le Vieux Continent, le blackface n’a pas connu un essor comme ça a pu être le cas dans le Nouveau Monde, il reste que certains ont pensé que c’était une bonne idée. Coluche par exemple, une des figures les plus appréciés des Français, s’était maquillé en Noir pour interpréter un personnage dans son gag du Schmilblick. Citons aussi Les Inconnus grimés en Noirs (même Pascal Légitimus) pour représenter des infirmières antillaises. Mais la palme revient à Michel Leeb en 1988 qui incarnait un Noir avec maquillage, accent et tout le toutim pour jouer une pièce de théâtre. Bref, le blackface fait bien partie de l’histoire de France comme le prouve ces quelques exemples.

Pourquoi les organisateurs ont eu raison de l’éliminer

Revenons-en à nos moutons et passons maintenant à ce que la majorité des gens, blancs, ne semblent pas comprendre. Pourquoi le blackface est insultant ? Comme dit plus haut, dans le passé, le blackface était une pratique courante pour se moquer des noirs et amuser la galerie. Mais si ce n’est plus le cas aujourd’hui (encore que) car les gens sont assez intelligents pour comprendre que ce n’est plus drôle, il reste encore des personnes qui pensent que ça peut être tolérée. Eh bien non !

Le blackface reste encore et toujours insultant parce que, dans les pays occidentaux à majorité blanche, les noirs et autres minorités ne bénéficient pas des mêmes privilèges. Oui, c’est encore le cas en 2019 (et le SPVM l’a encore prouvé récemment). Dès lors, choisir de se grimer en Noir ou d’enfiler une combinaison amenant le même résultat, en pensant que ça va être fun, ben non, ça ne l’est pas. C’est inconscient, au mieux. Stupide et insultant au pire. Et il faut arrêter de croire qu’on peut tout se permettre sous couvert de cosplay. Il y a des limites, et il serait temps de les respecter.

On ne choisit pas notre couleur de peau dans notre garde-robe quand on s’habille le matin. On ne choisit pas les inégalités auxquelles nous sommes soumis tous les jours. On ne choisit pas de se faire arrêter 4 fois plus que les blancs par les policiers montréalais. On ne choisit pas de se faire tuer par des policiers américains. On ne choisit pas de se faire contrôler « au hasard » par des policiers ou gendarmes français. On ne choisit pas non plus de se faire suivre par des vigiles dans des magasins. On ne choisit toujours pas de se faire questionner sur nos origines quand bien même on a grandit au même endroit tout notre vie.

Donc, j’espère que cette élimination permettra à Livanart de réfléchir plutôt que de se plaindre. Et qu’elle choisira un autre personnage à l’avenir. Pas forcément un personnage blanc, mais, comme je le dis plus haut, qu’elle ne cherche pas absolument à ressembler à ce personnage trait pour trait.

Pas un cas isolé

On rappellera enfin, à juste titre que ce n’est pas la première fois que ça arrive. Twitch avait banni une streameuse lithuanienne au mois d’avril de cette année pour avoir fait un cosplay du personnage de Lifeline d’Apex Legends. Peut-être qu’un jour ils comprendront que le cosplay n’excuse pas tout. Et on ne parlera pas des blackface de Justin Trudeau, un peu trop vite pardonné à mon goût et qui n’a pas empêché sa réélection.

Autre cas de blackface

« Mais c’est du cosplay, ce n’est pas pour se moquer… »

Combien de fois ai-je entendu cette phrase… Je ne les compte plus. Pour certaines personnes, le cosplay est une pratique artistique apparemment intouchable. Les artistes qui passent des heures et des heures à peaufiner leur costume devraient tous avoir le succès qu’ils ou elles méritent. Jusque là, on est d’accord. Par contre à partir du moment où l’on tente de justifier du blackface par du cosplay, là ça ne passe plus.

Sous prétexte que c’est de l’art, on devrait pouvoir tout se permettre ? Comme c’est un hommage, on ne devrait pas s’intéresser à la forme ? Désolé, mais je ne peux pas et je ne suis pas seul dans ce cas (même si j’ai souvent l’impression de l’être). On me rétorquera que le personnage de Pyke interprété par Livanart est un zombie qui a passé du temps sous l’eau ce qui a affecté la coloration de sa peau. Certes. Mais, à nouveau, est-ce vraiment utile d’aller aussi loin dans l’interprétation.

J’ai l’exemple d’une cosplayeuse qui a récemment défilé à la mascarade du Comic Con de Québec déguisé en Ahminet du film la Momie. Dans le long métrage le personnage est interprété par Sofia Boutella, actrice maghrébine au teint foncé comme moi. La cosplayeuse, plutôt blanche, l’a représentée sans altérer sa couleur de peau. Et c’était très réussi. C’est bien la preuve qu’on peut le faire.

Arrêtons donc de prendre le cosplay comme excuse pour tout se permettre. C’est une pratique trop respectable pour être trainée dans la boue. Maintenant que le consentement semble acté, il serait temps de faire évoluer les mentalités sur cette autre pratique condamnable.

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