Opinion- Les jeux, c’est toujours politique

Ça revient ponctuellement chaque année, comme les fausses histoires de pommes avec des rasoirs à l’Halloween ou les plaintes comme quoi l’hiver en finit pas de finir cette année; un jeu vidéo sort et il porte un espèce de message politique.

Immédiatement, tout le monde s’offusque: laissez donc la politique en dehors de nos jeux! Y’a pas moyen de s’amuser sans se faire faire la morale?!? Maudits SJWs!!!!

Mais en tant qu’artiste ayant une formation en science politique, j’ai une mauvaise nouvelle: si les jeux vidéo sont des oeuvres d’art, alors ils sont nécessairement politiques. 

Parce qu’une oeuvre d’art, c’est toujours politique. 

Le statu quo, une position politique

Quand j’étudiais à l’École de l’humour, on avait un cours sur la politique. La professeure nous avait posé une question que j’avais trouvé très intéressante: c’est quoi, de l’humour politique? Est-ce que ça se peut, de l’humour qui n’est pas politique? 

La question m’a intéressé, et je suis tombé sur une entrevue avec l’humoriste Fred Dubé, qui abordait justement ces questions.

Il disait quelque chose qui m’a fait réfléchir « Je ne connais pas d’humoristes qui ne sont pas engagés, parce qu’on est sur scène, on a un propos. C’est juste que quand on tient des propos qui vont dans le sens de la société, on ne voit pas l’engagement ». 

Bref, peu importe ce qu’on dit, quand on présente une oeuvre, on défend nécessairement une opinion, même si on ne s’en rend pas compte. 

Un humoriste qui fait des blagues sur son couple défend quand même quelque chose. Juste dans la phrase « J’étais avec ma blonde » défend quelque chose; il y a là-dedans l’idée d’une relation monogame, d’une relation d’exclusivité entre deux personnes. Si l’humoriste disait « J’étais avec une de mes blondes », il défendrait quelque chose de complètement différent. 

Pourquoi je vous dis tout ça? 

Parce que c’est la même chose pour les jeux vidéo. 

Mario, défenseur de la loi et l’ordre

Mettez-moi au défi; je peine à trouver un jeu qui ne possèderait aucun sous-texte politique (peut-être des jeux complètement abstraits comme Tetris ou Solitaire, mais encore là, des gens plus intelligents que moi y trouveraient peut-être des pistes de réflexion). 

Super Mario? 

On incarne un homme commun qui sauve la princesse dont le régime a été renversé par le coup d’État d’un tyran. 

En sauvant Peach et en rétablissant son royaume, Mario dit que la monarchie peut être acceptable, mais que la tyrannie ne l’est pas. 

On pourrait s’imaginer un jeu où Mario chercherait plutôt à redistribuer le pouvoir parmi le peuple. Je ne pense pas que ça ferait un très bon jeu (pas du tout, en fait), mais c’est un jeu qui pourrait exister. 

Sonic? 

Vous libérez des animaux mis en esclavage par un scientifique pour qui la technologie doit avoir primauté sur tout. D’ailleurs, pas besoin d’un oeil très aguerri pour voir le sous-texte écologique dans Sonic 2: on part d’une île verdoyante, et plus on se rapproche de Robotnik, plus on se retrouve dans des environnements mécaniques, froids et inhumains. 

Les Sims? 

Le but des Sims, avant toute chose, c’est de répondre à vos besoins de base, d’avoir une carrière qui vous permettra d’acheter de la nourriture, d’acheter de beaux meubles et des décorations qui rendront vos sims heureux. 

Il y a dans les Sims une conception de la vie bonne, un sujet qui passionne les philosophes depuis toujours. 

Et pour les Sims, la réponse est simple; la vie idéale, c’est une vie où on répond à tous nos besoins, qu’ils soient matériels ou affectifs. 

Évidemment, il ne faut pas être absurde: je ne pense pas que Shigeru Miyamoto a entamé la création de Super Mario Bros. en se disant qu’il souhaitait faire un manifeste pro-monarchie. 

Il est plus que probable que ça ne lui a jamais effleuré l’esprit. 

Mais c’est le lot de l’art. Parfois, les oeuvres d’art portent des messages qui dépassent de loin l’intention initiale des artistes. Pensons à tous ces chanteurs qui ont voulu écrire une simple chanson sur leur rupture avec leur blonde, pour finalement se faire dire par des fans que leur musique les a aidé à se sortir d’une dépression. 

Ce n’est pas ce que l’artiste cherchait à exprimer (il voulait juste dire qu’il était triste que sa blonde l’ait laissé), mais le public a perçu la chanson autrement, et y a entendu un message qui dépassait le message original.

Une fois qu’une oeuvre d’art est lancée, elle prend une vie qui lui est propre. 

Pourquoi certains jeux nous semblent-ils plus politiques?

Alors, si tous les jeux sont politiques, pourquoi crions-nous au loup par rapport à certains alors qu’on ignore complètement les messages sous-jacents dans d’autres titres? 

Revenons à la citation de Fred Dubé au début: « C’est juste que quand on tient des propos qui vont dans le sens de la société, on ne voit pas l’engagement ».

Il y a deux raisons, selon moi, pour lesquelles un message politique dans un jeu va nous percuter davantage. 

Nommer nos idées

La première, c’est quand on a l’impression que l’oeuvre met des mots sur quelque chose qu’on ressentait mais qu’on ne réussissait pas à nommer, quand on a l’impression de se faire entendre pour la première fois. 

J’ai vécu cette expérience en jouant à The Witcher 3. Je vais essayer de rester vague pour ne pas gâcher le plaisir à ceux qui n’ont jamais joué à ce chef-d’oeuvre, mais méfiez-vous, il pourrait y avoir quelques légers spoilers dans les prochains paragraphes. 

** DÉBUT DES SPOILERS **

Un moment donné, notre héros entre dans une ville où un groupe social est opprimé, victime d’attaques racistes de plus en plus violentes et dangereuses. Évidemment, en SJW que je suis, j’ai aidé ce groupe à quitter la ville au plus vite. 

Quand j’y suis revenu plus tard, un autre groupe social avait vécu des exécutions de masse. Les habitants, mais surtout la caste religieuse au pouvoir, se cherchaient de nouveaux bouc-émissaires, et ils les avaient trouvés.

**FIN DES SPOILERS**

La morale était claire: le racisme a souvent peu à voir avec les victimes en eux-mêmes, et beaucoup plus à voir avec le désir d’une population désemparée de trouver des coupables pour les maux dont ils souffrent. Et la classe dirigeante en profite. 

The Witcher 3 est sorti en 2015. Donald Trump a été élu en 2016. Difficile de ne pas tracer de parallèles. 

Sortir du statu quo

Mais soyons francs, ce n’est pas ça qui cause les controverses qu’on connaît autour de « la politique dans les jeux ». 

Bien souvent, ce qui va causer la fureur des joueurs, c’est lorsqu’un jeu exprime une idée qui sort de l’ordre établi, et qui ne plaît pas aux gens qui s’en plaignent. 

Quand une partie des joueurs s’est offusqué d’apprendre qu’Ellie dans The Last of Us est homosexuelle, ce qui les choquait, ce n’était pas que le jeu décide de prendre position. Présenter un personnage hétérosexuel, c’est tout autant une prise de position. 

Ce qui choquait ces joueurs, c’est que la prise de position ne cadrait pas avec leurs valeurs. Pour certains, l’homosexualité est une tare qui ne devrait pas être normalisée. Pour d’autres, les homosexuels ne peuvent pas être des héros d’action. 

Même ceux qui disent que son coming-out avait mal été amené y allaient quand même d’une prise de position; ils ont une vision d’à quoi doit ressembler le parcours d’une personne homosexuelles, et le parcours d’Ellie ne cadrait pas avec cette vision. 

Qu’on soit bien clairs; cette analyse peut être exacte (pas nécessairement dans le cas de The Last of Us, mais d’autres jeux abordent moins bien l’homosexualité). Ce n’est pas parce qu’un jeu prend position qu’il le fait bien. 

Des jeux peuvent tenir des positions indéfendables, ou les défendre maladroitement.

Mais c’est la dissonance entre nos propres positions, nos idées et nos valeurs, et celles présentées par un jeu qui fait réagir. 

Fuir ses propres idées

Le plus tôt on acceptera que de prendre parole publiquement, que ce soit par une chanson ou par un jeu vidéo, c’est nécessairement une prise de position, le plus tôt on sera en mesure d’avoir des discussions matures sur la place de la politique dans les jeux. 

Tous les jeux sont politiques. Ça me semble donc absurde de voir des entreprises le nier à corps défendant, encore plus quand on parle d’un jeu comme Far Cry 5, où on joue le rôle d’un homme de loi qui doit partir à la chasse de fanatiques religieux dans l’Amérique profonde. 

Mais parce que les éditeurs ont peur de faire peur aux joueurs en assumant leur prise de position, ils refusent d’entamer une discussion sur le sujet. Pire encore, ils modifient leurs jeux pour en amoindrir l’impact. 

Encore une fois, l’exemple de Far Cry 5 est parlant. On se frotte à un clan ultra-chrétien dans une région racialement uniforme des États-Unis. Le sous-texte racial est clair. 

Mais pour éviter de prendre position, Ubisoft a inséré des personnes de couleur dans le clan ennemi, rendant le message confus. 

La prémisse est politique, mais l’exécution tente de fuir sa propre prémisse, si bien qu’on finit avec l’impression d’avoir assisté à un débat politique où les candidats se sont contenté de faire des bruits de fusil avec leur bouche pendant 1 heure. 

C’est tout le jeu qui en souffre. 

Vous avez parfaitement le droit d’être en désaccord avec certaines idées avancées par des jeux. Mais pour ma part, je préférerai toujours un jeu qui défend une opinion contraire à la mienne avec conviction qu’un jeu qui tente de défendre deux opinions opposées en même temps pour nous faire oublier que les jeux, c’est politique.

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