Réfléchir à l’intérieur de la boîte – La passion du ludopédagogue (1ère partie)

Jeux de société
Publié le 27 juillet 2017 à 16:57

Vous venez de vous procurer le jeu dont vous rêviez depuis longtemps et vous avez invité deux copains pour le tester. Malheureusement, le livret de règles est fort confus et vous ne comprenez pas trop ce qu’il faut faire. La soirée ludique débute dans quelques heures et vous êtes pris d’une crise d’urticaire. Pas de panique, videoregles.net est là pour vous.

En ligne depuis 2013, ce remarquable site en français, fort fréquenté, propose des explications claires, précises et hautement pédagogiques de centaines de jeux et offre un joyeux coup de pouce aux joueurs, que ce soit pour se donner une idée générale d’un jeu ou pour préciser un point de règle obscur.

Jeux.ca a posé quelques questions à Yahndrev de Kerval, créateur du site et chef d’orchestre de cette belle réussite. Un homme de tête et de cœur.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlez-nous de vous. Comment est née chez vous cette passion pour les jeux de société ?

Yahndrev de Kerval, l’homme derrière la caméra… de videoregles.net

Comme tout un chacun, cela a dû débuter dans l’enfance. J’avais peu de jeux de société à la maison, mais je me rappelle de mon émerveillement lorsque j’allais jouer chez une cousine qui possédait une cave dans laquelle elle avait de nombreux jeux, fabuleux à mes yeux d’enfant, comme Destin, Monopoly, Jour de Paye, Canon Noir, Pièges et autres classiques des années 80.

Enfant assez solitaire passant des heures à lire des romans, le vrai déclencheur aura sûrement été ma découverte du magazine Jeux et Stratégie dans la collection de la bibliothèque de mon petit village. J’ai commencé à emprunter les numéros pour y faire les fabuleux labyrinthes puis, petit à petit, à chercher à résoudre les problèmes d’Abalone ou d’Othello.

J’ai aussi commencé le jeu de rôle, découvert dans les couloirs de mon collège, en passant par les « Livres dont vous êtes le héros », puis cassé ma tirelire pour m’acheter mes premiers jeux comme Risk, Tempête sur l’échiquier, Hero Quest et Full Metal Planète.

Timide et réservé, le jeu de société a toujours été pour moi un cadre rassurant pour communiquer avec les autres. Meneur de jeu d’un petit groupe d’amis constitué autour de mes parties de jeu de rôles et de jeux de société, l’apparition de Magic L’Assemblée a fini de nous faire basculer dans le jeu de société.

Vous êtes ludothécaire à Bordeaux. Vous avez lancé en 2013 videoregles.net, un site qui centralise toutes vos vidéos dont celles parues anciennement sur votre blogue toujours actif Dans la tête de Yahndrev. Est-ce que l’idée de faire de la vidéo explicative vous est venue à cause de votre métier, de votre blogue ou tout simplement d’un besoin général des joueurs ?

Un peu tout ça. Quand j’ai commencé mon premier blogue, c’était pour parler de mon métier de ludothécaire dans une période difficile pour moi. Aimant dessiner depuis toujours (bédéiste étant une vocation ratée), j’ai commencé à y placer de petits strips sur le métier et sur le jeu en général.

À un moment, je me suis dit que là où j’étais vraiment bon, c’était l’explication de règles de jeu pour tous les publics. J’ai pensé qu’en plus de toucher plus de monde et de poursuivre mon travail de vulgarisation du jeu sur le net, ce serait bien utile, au vu du nombre de personnes qui butent sur la règle papier, qui l’interprètent mal, jouent mal leurs parties et, au final, émettent des notes et des avis dépréciés sur un jeu qu’ils n’ont en définitive pas joué, puisque pas compris.

J’ai donc pris une webcam et j’ai juste filmé une explication des règles telle que je le fais plusieurs fois par jour depuis des années. C’est au fil des tournages que j’ai compris que ce n’est pas tout à fait pareil puisqu’on ne peut pas répondre aux questions des joueurs derrière sa caméra et qu’il faut donc essayer de traiter tous les points de questionnements possibles. Mon site ne pouvant être intéressant à visiter que si on pouvait y trouver un bon nombre de jeux expliqués, j’ai donc augmenté ma production mensuelle peu à peu et c’est lors d’une période de chômage que j’ai vraiment commencé les parutions hebdomadaires. J’ai ensuite continué en parallèle de mon activité salariée de ludothécaire à temps plein. Mes semaines sont donc très (trop) bien remplies.

Parlez-nous maintenant de vos vidéos. Comment se fait le choix du jeu expliqué ?

Très rapidement après avoir fait plusieurs dizaines de vidéos sur des jeux que j’appréciais et qui faisaient partie de mon propre fond, j’ai demandé aux éditeurs concernés s’ils acceptaient de m’envoyer un exemplaire des jeux traités. Au-delà du service offert aux joueurs, c’est effectivement à la fois de la publicité quasiment gratuite pour eux et aussi du service à la clientèle puisque mes vidéorègles répondent à pas mal de questions que les joueurs pourraient se poser. La plupart ont accepté, avec plus ou moins de régularité, les demandes que je leur envoyais à la parution de leurs jeux.

Comme n’importe quel passionné, je me renseigne sur les nouveaux titres et vois ce qui me semble intéressant, sans pour autant avoir forcément le temps d’y jouer à l’avance. Les premières années, j’ai tourné quasiment tous les jeux reçus de cette façon. Aujourd’hui, le rythme de parution ayant beaucoup augmenté et le nombre de titres reçus aussi alors que je ne peux pas en tourner plus de un ou deux par semaine, je suis obligé de choisir. Je fais encore aussi de temps à autre des titres de ma ludothèque.

J’essaie toujours d’alterner entre les éditeurs, les genres, les tranches d’âges ciblées, les demandes de mes visiteurs, les succès attendus et les passés sous les radars, mais aussi et surtout en fonction de mon temps disponible pour découvrir les règles et jouer au jeu. Même en ludothèque où j’ai quand même un vivier de joueurs occasionnels pour faire essayer les jeux,  j’ai rarement l’occasion de les pratiquer moi-même.

La grande force de vos vidéos est la fluidité et la précision de vos explications, comme si vous aviez joué au jeu une trentaine de fois. Je me doute bien que ce n’est pas le cas. Comment abordez-vous un jeu et comment le décortiquez-vous afin de rendre les règles et les mécaniques limpides pour votre public ?

Les mains de Yahndrev de Kerval en pleine explication de Mysterium.

Il faut déjà se rappeler que c’est mon métier. Quand j’ai commencé à faire des vidéorègles, j’avais déjà plus de 10 ans d’expérience quasi quotidienne sur l’explication de jeux à tout type de publics et aujourd’hui c’est bientôt 10 ans d’expérience de vidéorègles en plus.

Je continue à voir beaucoup de débutants en ludothèque. Ça aide à toujours se rappeler d’être le plus clair possible. J’essaie de toujours me mettre à la place d’un spectateur qui tomberait sur ma vidéo sans rien connaître des jeux autre que les classiques. J’apprends aussi de mes propres erreurs d’interprétation lorsque j’ai joué la première fois ou de celles que mes joueurs ont faites après que je leur ai expliqué le jeu. Je sais ensuite qu’il faut que j’appuie particulièrement sur ces points qui peuvent poser problème. Quitte à en parler plusieurs fois dans la vidéo pour que ça rentre bien.

L’idéal est donc de jouer soi-même au moins une fois et de l’avoir déjà expliqué à d’autres avant d’être spectateur de la partie. On en tire beaucoup d’enseignements sur comment mieux l’expliquer la fois suivante. Une contrainte évidemment moindre pour un ludothécaire ou animateur de club de jeu que pour un joueur lambda, même passionné.

Avec l’expérience, identifier les points à problème et savoir structurer ses explications pour être compréhensible devient plus simple. Je fais assez souvent les vidéorègles après une seule partie, voire quelquefois aucune. Mais ces dernières sont souvent les moins réussies et les plus sujettes à erreurs. L’habitude n’empêche pas d’en commettre régulièrement, d’autant plus qu’on a tendance à faire des raccourcis par association d’idées avec les règles des jeux proches qu’on connait déjà. Faire table rase des concepts connus avant d’apprendre une nouvelle règle reste un challenge quel que soit le nombre de jeux connus. Et j’en connais sûrement plus de 1000.

Quels ont été vos plus grands défis jusqu’à maintenant en termes de vulgarisation d’un jeu complexe pour le rendre abordable ? Star Wars Rebellion ? Dungeon Lords ? Horreur à Arkham ?

Je pense que c’est Horreur à Arkham car je n’aime pas personnellement ce jeu, beaucoup trop complexe en termes de règles par rapport au plaisir pris et qui demande un investissement trop long pour enfin jouer une partie correcte après deux ou trois ratées. Au vu de la longueur d’une partie, il faut aimer souffrir. Et j’adore pourtant les romans de Lovecraft.

C’était un marronnier et je l’ai fait à la demande répétée de mes spectateurs, à la fois pour les remercier de leur soutien et histoire de prouver que rien ne me fait peur en matière de règle. Le jeu est cependant tellement complexe qu’il y a encore beaucoup d’erreurs dans ma vidéorègle. Il est toujours plus dur d’expliquer correctement un jeu qu’on apprécie moins. Même si on sait qu’on est minoritaire dans l’avis.

J’avoue avoir peu de temps à consacrer au genre des gros jeux car il faut que je trouve le temps de les décortiquer et d’y jouer, ce qui n’est pas simple sur mes semaines surchargées. Through the Ages, Sid Meyer Civilisation et La Bataille des cinq Armées me regardent d’ailleurs d’un œil noir du haut de leur étagère en ce moment même ! Un jour, promis…

Pour la suite et fin de l’entrevue, c’est ici.

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